Il court derrière le bus pour la rattraper. Il sait que c'est inutile, il sait que ça fait cliché, il le sait tout ça bordel ! Il voit bien que les passants rient. Il se doute que certaines midinettes trouvent ça romantique. Mais il s'en fout des midinettes. Il n'y a qu'elle. Elle dans ce bus. Elle qui s'en va, qui va lui échapper. Et cette fois pour de bon. Il ne la laissera pas partir, il a de l'endurance, il n'a qu'à tenir jusqu'au prochain arrêt et là il montera dans le bus et ... Et quoi ? A ce moment là qu'est-ce qu'il va bien pouvoir faire hein ? Lui déclarer sa flamme, comme ça, en sueur au milieu des autres passagers ? Quels mots va-t-il choisir ? Lui dira-t-il " je t'aime'" ou lui fera-t-il comprendre ? La perspective d'enfin tout lui avouer le rend nerveux, lui qui courrait sans réfléchir jusqu'alors se sent maintenant obligé de préparer un discours. Saleté de pulsion, pourquoi a-t-il fait ça hein ? Probablement parce que c'est maintenant ou jamais. Parce qu'elle s'en va, parce que c'est sa dernière chance. Parce qu'il peut vivre avec la douleur d'un refus, mais surement pas avec celle des remords, celle des regrets de ne lui en avoir jamais parlé. Peu à peu les mots se mettent en place, il sait. Il sait ce qu'il lui dira, car il l'aime et que c'est si simple à expliquer. Il va lui dire " J'ai couru après ce bus pour toi, Cathy, parce que je t'aime, parce que je t'ai menti et je sais, j'arrive un peu tard mais si tu savais, si tu savais qu'il n'y a que toi, nuit et jour dans ma tête, si tu savais que je te donnerais tout ce que j'ai pour te rendre heureuse! Je suis désolé, de te dire ça maintenant, je sais que tu pars, je sais que c'est inutile mais si je savais que tu m'aimes, si tu me dis que tout ça n'est pas que dans ma tête, si tu me dis que toi aussi tu regrettes tout ce temps gâché à se chercher alors on n'a peut-être pas tout perdu." Oui, il a trouvé ça tout seul, comme ça d'un coup. Il se le répète en boucle, pour être sur de ne pas oublier, et plus il y pense, plus il prend de l'assurance. L'arrêt n'est plus très loin maintenant. Mais il souffre, un poing de côté le ralentit. Et il s'en fout, il est d'avis que l'amour donne des ailes, il est d'avis que Cathy vaut toutes les douleurs du monde. C'est sa princesse à lui, c'est sa future femme, et il sait au fond de lui qu'un jour elle portera une grande robe blanche rien que pour lui, dans une grande église avec toute leur famille autour. Il sait que même si demain elle s'envolera loin d'ici, il l'attendra, encore et encore. Ils auront des tas d'enfants, des petits génies, des virtuoses, comme leur maman. Comme Cathy, la belle Cathy, qui n'est plus qu'à quelques mètres. Le bus ralentit. Dernière ligne droite. Le bus s'arrête. Il y est, il s'engouffre à l'intérieur, tend un euro au conducteur " Bonjour Monsieur". Il composte son ticket, et parcours des yeux les passagers. Le bus est plein à craquer. Soudain il la voit. Son coeur bat à tout rompre. Il est persuadé que tout le bus peut entendre ce BOUM BOUM incessant. Pourtant il est bien le seul. Il se fraye un chemin, bousculant quelques mécontents, quelques râleurs, mais il s'en moque. Il n'a d'yeux que pour elle. Elle si jolie, si naturelle, si légère. Elle a le regard dans le vague, elle écoute de la musique. Il parvient tant bien que mal à se glisser jusqu'à elle. Regards d'incompréhension.
" Mais... Qu'est-ce que tu fais là ?!
- Cathy. Cathy il fallait que je te dise. Parce que tu pars et que je sais que c'est tard et que je ne veux pas te faire peur, ou avoir des regrets ou... Cathy. Cathy tu es... Tu es la plus jolie, je, je voudrais avoir des fleurs là maintenant, à t'offrir, pour faire plus romantique, mais que veux-tu, je n'ai pas prévu le coup. C'est tout moi ça, évidemment. Mais. Cathy. Je pense que, je ne sais pas, ce que tu vas en penser, c'est soudain, je sais et je tourne autour du pot comme un imbécile et... Je crois bien que je suis en train de te faire une déclaration, au milieu du bus. J'ai couru après le bus pour toi, comme dans les mauvais films. Enfin, c'est censé être romantique, je pense que quelque part ça l'est et...
- Stop. Stop.
- Non. Non. Il faut que je le dise, sinon tu vas partir et je ne te l'aurai jamais dis et je ne veux pas. Alors voilà. Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime...
-Putain mais ! Putain mais pourquoi t'as attendu tout ce temps ! Pourquoi t'attends que je parte pour me dire exactement ce que j'attends depuis des mois ? T'es vraiment qu'un pauvre con ! T'es vraiment qu'un pauvre con, parce que j'ai essayé de te faire comprendre que la seule chose qui me retenais ici c'était toi ! Tu m'as jamais rien laissé paraitre bordel ! Jamais !Pourquoi hein ? Pourquoi maintenant ?! Moi aussi je t'aime ! Moi aussi je t'aime, et maintenant tu m'fais pleurer, c'est malin ! C'est malin ! Qu'est-ce qu'on fait maintenant hein ?
- On descend du bus, et on fuit loin, très loin, tous les deux! Et on se fout du reste !"
On se fout du reste. On se fout du reste. On se fout du reste. Cette phrase résonne dans sa tête. Et tout à coup il n'est plus si sur. Tout semble anormal. Tout semble irréel. Tout EST irréel. Parce que ce qui est en train de se passer, n'est autre qu'un nouveau fruit de son imagination, de son putain de subconscient et il sent que le réveil est proche. En effet les images s'effacent, Cathy s'éloigne, son visage devient flou et il a beau tenter de la retenir de toutes ses forces, il ne peut plus rien contre ça. Il se réveille. Il ouvre les yeux, des yeux qui ne tarderont pas à se remplir de larmes. Deux mois qu'elle est partie, deux mois qu'il aurait du courir après ce foutu bus et qu'il n'en a pas eu le cran. Deux mois qu'il se lève le matin et se couche le soir avec la même pensée en tête. Il a raté sa chance. Il n'y aura pas d'autre Cathy. Il n'y aura plus d'autre occasion.
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